L'Entre-deux

May 7, 2018

Elle était là, d’apparence tranquille, assise sur son sofa avec une tasse de thé, à regarder son paquet de cigarettes, à regarder l’heure. L’heure à laquelle elle pourrait enfin prendre son premier verre et tirer une bouffée voluptueuse.

Elle n’avait, à ce moment-là, plus aucune histoire à raconter, plus aucune image à dessiner, plus aucun sentiment à partager. Un état étrange dans lequel notre amie vagabondait, déambulait, le coeur légèrement à la dérive. Je l'observais ainsi sans qu'elle ne me voit, se doutant tout de même quelque part au fond, que j’existais. Je la connaissais si bien maintenant. Je voyais bien quand elle entamait lentement une sombre descente, quand elle commençait à trébucher lentement, que ses envies balbutiaient et que sa volonté s'effritait peu à peu. Quand elle faisait semblant. Avant même qu’elle ne le sache.

 

Cela commençait toujours par une phase d'enthousiasme profond, qui emportait dans un tourbillon tout le monde dans son sillage ; des projets apparaissaient, elle se surinvestissait à gauche, à droite, elle sautait au plafond, irradiait de bonheur. Elle vivait à 2000 % juste le temps que ça monte. Un si bref moment, au bout du compte, fulgurant. En réalité, elle ne vivait que pour ces passages-là ; le reste, ne l'intéressait pas, les autres, les gens, le monde, hors de ces moments-là, ne l'intéressait plus.

 

Elle avait pourtant conscience, de cette nature prétentieuse, mais au bout du compte, à bout de force, ça non plus ça ne l'intéressait plus. C'est là que la chute commence. Une chute longue, dramatique car lente, invisible et irrémédiable, dans laquelle elle savait trop bien que ce n'est qu'en touchant le fond qu'elle pourrait en remonter.

Et moi, moi qui la regarde, s'enfoncer doucement, irrémédiablement ; moi qui ne peut rien faire, juste l'observer, sans la juger ; je lui prépare une tasse de thé, je lui demande de se reposer, je l'implore doucement d'arrêter de douter ; tout ira mieux ; tout ira bien. Contre moi sa haine ne pouvait plus rien, sa torpeur ne m'atteignait point, sa rage ne me touchait plus, sa léthargie m'était inconnue.

 

Moi qui ne savait vivre qu'à 2000 %, que dessiner une montagne d’images par jour pour me sentir vivante, qui ne savait que partager, rire, avancer, travailler. Ce moi, qui ne connaissait rien à l'angoisse, aux peurs intrinsèques, à la mort viscérale, aux sombres pensées, aux idées noires. Moi, c’était l’Autre. Elle, c’était moi. Et nous avancions comme ça l'une contre l'autre, nous tenant par la main parfois, nous regardant tomber surtout, l'une après l'autre, puis se relever l’autre, après l’une, comme une surprise à chaque fois, d’être encore là.

 

 

 

 

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