Je Me Souviens IV

June 24, 2009

« - Marco, je crois que ça y est. Je ne sais pas, j’ai un doute, mais bon, je te le dis quand même : je suis enceinte ! »

Rwanda, fin 2005.

Nous étions just married, il y avait encore l’écriteau sur l’arbre à l’entrée du centre pour les enfants de la rue ou l’on vivait. J’avais passé la journée au bord du lac Kivu, partagée entre un bonheur irrémédiable et la peur au ventre. J’allais être maman. Je me retrouvais mariée à mon bel italien, volontaire en Afrique. Finalement je ne l’avais plus quittée cette fois, avec dans les mains un projet qui s’occupait d’enfants orphelins du sida, bien souvent aussi orphelins du génocide et de la guerre. C’était étrangement la plus belle chose qui m’était arrivé. J’étais enfin heureuse, pour de vrai. Coup du sort, nous étions quatre copines à couver nos trésors en même temps. Après maintes réflexions, je décidais qu’il valait mieux accoucher en Europe, non pas par manque de courage, mais plutôt de témérité. Les dispensaires locaux étaient tout à fait convenables en cas de non urgence et déroulement parfais des évènements. Se fut d’ailleurs notre amie polonaise, Sœur Elizabeth. qui se démena pour me convaincre qu’elle se refuserait catégoriquement à m’accueillir dans son dispensaire, quitte à me fermer la porte au nez, ce qu’elle n’aurait jamais eu le cœur de faire. Je passais les prochains mois à être délicieusement protégée, calmée, couvée par tout le monde. Je découvris avec délassement les joies et le prestige voués à la condition de femme enceinte en Afrique. Pas une porte sans une main, pas un matin sans un regard amoureux, pas une réunion ou invitation sans un fauteuil pour ne pas me fatiguer, pas un repas sans une bière, des bananes vertes et du sosoma pour assurer la future montée de lait, souvent vitale par ici, pas un visage sans un sourire, pas une discussion sans une ribambelle de conseils et secrets en tout genre. J’eu droit à la confiance tout de même réfléchie, la sincérité et surtout la considération des femmes rwandaises pour la première fois. J’allais devenir une femme en mettant au monde. Je réalisais le rôle qui m’avait été attribué lors de ma conception. Les premiers mois de nausées finis, la béatitude propre à la femme enceinte me souleva et fit naître une spiritualité à peine effleurée auparavant. La Prophétie des Andes de J. Redfield sur mon chevet, je me suis retrouvée à pleurer de joie devant ce que m’offrait la vie, le visage endormi et rassurant de Marco à mes cotés, les petites fleurs que j’avais fraîchement parsemées sur les portes de l’armoire et le berceau de ce petit être qui pointait son pied à l’intérieur de mon ventre, en laissant une toute petit empreinte si touchante. Le berceau s’avèrera bien trop petit car j’avais un l’ingénieuse idée de lui offrir les mesures des bébés que je voyais, ceux qui fréquentaient le centre nutritionnel et n’atteignaient pas même la moitié du poids que mon fils aurait à sa naissance. Je n’avais alors encore aucune idée de ce qu’était un enfant tout juste né. 

« Aurelio vient ici ! Icii ! Non, on ne mange pas les prises ; le feutre non plus. Aurelio s’il te plait arrête maintenant, ça suffit ! Aurelio ça suffit j’ai dit … » Ahh, le bonheur d’être mère, une voix stridente hurlant après son fils, menaçante, du haut de son autorité, tout en portant l’immense fierté d’être sa créatrice. Du moins jusqu'à la naissance, car après c’est toute une autre histoire que j’apprends jour après jour. Etre mère, ce mot qui semble si magique ou si honteux selon la situation, selon les coutumes, selon le continent. 
Mère à 23 ans, en France, quelle honte ! Combien de regards qui n’osaient demander « Mais a-t-il un père ? -Bien sur, et c’est étrange car il semble que ce soit mon propre mari !- Mari, vous êtes aussi mariée ? » Oh, que n’avais je avouée avec si peu de pudeur, une joli jeune femme de bonne éducation, mariée et mère par choix, et qui se prétend libre par-dessus tout. Est-ce bien possible? Et ses études, et sa carrière, et sa sécurité financière ? Triste France. 
Quel habit je lui mets aujourd’hui, le petit pull bleu ou celui orange ? Orange, ça s’accorde mieux avec le turquoise de son joli pantalon. Quel pédiatre écouter, le pro caca-dans-le-pot –uniquement-après-2-ans ou le pro ne-surtout-pas-contrarier-vos-enfants-sous-risque-de-traumatisme? Quel jeu, celui qui fait bip bip et clignote ou celui qui est rond et qui sonne ? Êtes-vous pour où contre la TV ? A quel âge puis je lui donner des sushis ? Et surtout, surtout attention aux ogm et matière grasse hydrogénée…harcèlement à coup de bons d’achats vert baudet ou lestoutspetits, même arial s’y met… 
Mère à 23 ans en Afrique, chose si banale et pourtant toujours une bonne nouvelle. Juste un de plus. Comment le faire vivre, comment lui donner à manger ? A lui et aux autres ? Et pour ceux qui ont les moyens un beau yaourt chimique rose fluo ou biscuits bien dégeulasses, bourrés d’ogm, et beurre alimenté de pétrole. Pour les jouets, c’est soit du made in poubelle ou plastique bien toxique made in china, avec les petites roues de petits camions qui s’enfoncent directement dans la gorge de nos bambins. 
Autre continent, autre monde. 

La colère, je me souviens de cette colère encore en moi, celle de ne pas comprendre, de ne pas vouloir me résigner, pas encore, jamais. De me dire qu’il y a bien quelque chose de beau là dedans, de juste, quelque chose à sauver. J’étais sur ce rafiot, plein à craquer ; au loin, des paradis de sable blanc parsemés de cocotiers verdoyants et fiers, et le bleu, celui de l’océan indien au loin avec le ciel qui s’y plonge. La lagune de Inhambane est un vrai mystère pour la néophyte que j’étais ; les courants s’y emmêlent sans aucun ordre apparent, les marées montent et redescendent à une allure incroyable, laissant apparaitre des bancs de sable où les marins moins avertis ou plus aventureux vont s’échouer quelques longues minutes, à mi-chemin entre Maxixe et Inhambane. Alors là, coincée entre les deux, échouée sur ce sable dans cette eau limpide, je me demandais ce que je voulais de plus. Ce qu’il me manquait. Ce qu’il nous manquait, pour être juste heureux. 

(...)

 

 

 

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